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  LE
« PETIT DAUPHINOIS » du vendredi 19 août 1932
(droits réservés) |
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LA VIE D'UNE GRANDE ARTISTE "
racontée par Andry-Farcy
(1882-1949)
Conservateur du Musée de Peinture & Sculpture de
Grenoble
de 1919 à 1949.
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| Le 31 mai dernier,
le groupe des peintres, sculpteurs, critiques d’art les plus
connus de la génération du néo-impressionnisme,
accompagnait au cimetière de Saint-Ouen le convoi funèbre
d’une grande artiste française, une Dauphinoise : Jacqueline
Marval. Nous avons tenu, avant que le temps ne les emporte, à
fixer dans l’article qui suit quelques souvenirs et documents
sur la vie de cette célèbre femme peintre. |
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C’est dans ce petit village de l’Isère,
à Quaix, près de Grenoble – où ses père
et mère, André Vallet et Marie Vallet étaient
instituteurs - que Jacqueline Marval, de son vrai nom Marie-Joséphine
Vallet, vint au monde en octobre 1866.
Les maîtres d’école d’alors menaient une
vie de privations et Marie-Joséphine était la seconde
née d’une famille vivant déjà modestement
et qui allait compter huit enfants.
On imposa naturellement à notre héroïne, avec
des études qu’elle fit sans conviction, la perspective
de devenir un jour institutrice. Mais nommée à un
poste de remplacement à Arzay, hameau des environs de La
Côte Saint-André, la turbulente néophyte médusait
sa directrice d’école, au point de s’entendre
dire avec un cordial étonnement :
« Mais, ma petite, le Bon
Dieu a dû vous fabriquer en l’air ! »
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Jacqueline Marval avec sa famille en 1886 |
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Ce beau brin de fille avait
alors dix huit ans : une carnation superbe, saine, agitée d’une
vie intense, - une physionomie mobile où frétillait
l’intelligence, de longs yeux troublants aux regards, tour à
tour, lents ou brusques... |
Jacqueline Marval à 18
ans
alors qu'elle s’appelait encore
Marie – Joséphine Vallet. |
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| A quelques temps
de là elle se mariait avec M. Albert Valentin, voyageur de
commerce de Châtillon-en-Diois, dont elle eut un fils, Charles
Valentin. Mais l’enfant mourut à l’age de six
mois. Catastrophe qui désunit le ménage et plongea
la mère dans un tel chagrin qu’elle côtoya un
désarroi mental bien voisin de la folie ; tandis que la santé
de cette grande et sensible nerveuse rapidement déclina jusqu’au
jour où une opération fut jugée nécessaire.
Le ménage qui avait d’abord habité Romans, s’installa
à Grenoble, 8, quai Xavier-Jouvin, dans un appartement du
second étage ; alors que troublée de scènes
violentes et de plus en plus fréquentes, la vie commune devenait
de jour en jour intolérable.
C’est alors - après 7 ans de ménage –
dans le courant de l’année 1891, que cette mère
éplorée se sépara de son mari, reprit son nom
et se réfugia quelques temps chez ses grands-parents, dont
la propriété se trouvait rue de la Caronnerie à
La Tronche.
Mais la même année nous la voyons louer une très
modeste et toute petite chambre donnant sur la cour, au n° 43
de la rue Saint-Laurent, à Grenoble, chez Madame Berruteau,
où elle habita de 1891 à 1895...
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C’était la gêne. Mais
celle qui sera Marval avait pour elle cette vie débordante,
ce goût du risque et l’aventureuse confiance en soi des
enthousiastes ou des forts.
Intéressée par les tableaux qu’exposaient les
encadreurs de la ville, elle discerna tout de suite les meilleurs
artistes grenoblois du moment : Achard, Blache, Girardot, Flandrin,
Guiguet, Pachot, Girote, Fantin-Latour, Firmin, Gauthier. En faisant
de la peinture en plein air, elle en rencontra quelques-uns, parmi
lesquels Jules Flandrin, à ses débuts, quand il n’aspirait
qu’à aller étudier à Paris, où elle
se sentait attirée elle aussi, par le même mirage, au
même moment.
Perdue dans la Grande Cité, la courageuse giletière
de Grenoble continua, au 9 de la rue Campagne-Première, sa
double vie d’ouvrière et d’artiste, frisant parfois
la misère. |

J. Marval à Paris vers 1900,
au Jardin du Luxembourg |

Autoportrait |
Ses goûts en art,
audacieux et précis, exprimés clairement et avec les
prime-sauts d’un esprit endiablé, rapidement lui valurent
l’estime des jeunes peintres d’alors, en qui l’élite
des amateurs d’avant-garde plaçait tous ses espoirs.
C’était l’époque de l’impressionnisme
à son déclin après sa glorieuse et révolutionnaire
épopée si vivifiante, tandis que le néo-impressionnisme
naissant avec Bonnard, Vuillard, Maurice Denis, Valotton, K-X. Roussel,
Odilon Redon, allait être magnifié par le « Fauvisme
» dont on pressentait déjà le tapage et la très
prochaine emprise. |
J. Marval et J. Flandrin, assis, avec Valtat et Albert Marque dont
la sculpture du Salon d’Automne de 1905,
provoqua l’exclamation de Louis. Vauxcelles : « Donatello
parmi les fauves » |
C’est justement
cette jeune troupe des « Fauves » : Henri Matisse, E-O
Friesz, Marquet, Van Dongen, Dunoyer de Segonzac, Baignières
Rouault, Raoul Dufy et même Picasso, qui s’étonna
devant les premiers essais picturaux de Jacqueline Marval, qu’encourageait
fraternellement de ses conseils de métier, le brave ami Charles
Guérin. |
Une fleur étrange d’abord,
de petits bouquets, pour en arriver rapidement à ces gerbes
déjà éclaboussantes de clarté, puis
ce fut la grande toile des «Odalisques», toutes signées
de son nouveau et joli nom de
Jacqueline Marval, (Marie Vallet)
situèrent dès 1901, dans les Salons et expositions
d’avant-garde, telles que les Indépendants et l’Automne,
cette femme extraordinairement douée.
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Catalogue d’exposition à
la Galerie Druet en 1912
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Marval (au centre, derrière Henri Matisse) au bal Van Dongen,
en 1912, en compagnie de G. Besson, Paul Poiret, A. Marquet , Camoin…
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Les
peintres, les sculpteurs, tous les artistes les plus combattus de
l’époque et qui, depuis, se sont fait un grand nom,
toute la libre critique, en Marval, saluèrent la Berthe Morisot
de la génération nouvelle
et dans les vernissages où elle passait en reine, lui faisait
escorte la jeunesse esthète et intellectuelle de France et
de l’étranger.
C’était la
gloire.
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| Après avoir quitté son
petit atelier de la Campagne - Première et s’être
installé deux ou trois ans au 40 de la rue Denfert-Rochereau,
proche de son ami Van Dongen, elle jeta son dévolu sur un appartement
en vue de Notre-Dame, situé 19, quai Saint-Michel ; dans la
même maison où demeurait Henri Matisse et Albert Marquet
et juste au dessus de la boutique de l’éditeur Vanier,
imprimeur de Paul Verlaine. |

Au bal Van Dongen, au fond, sous la tapisserie : Marval
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Dans son atelier du 19, Quai Saint-Michel, vers 1918. |
Son atelier aux étoffes
rares et somptueuses, aux charmants bibelots modernes, vit affluer
les maîtres du moment, de la haute finance, de la grande industrie.
Mais avec clairvoyance Marval sut toujours trier ses amis, ses relations,
se défendant farouchement des gens que n’aimaient pas
son bon cœur de généreuse sauvage.
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Généreuse
!
Voilà bien le mot qui exprime le plus totalement cette belle
nature aux états d’âme successifs de douceur
et de violence.
Son Dauphiné peut lui garder un souvenir reconnaissant et
respectueux pour cette inoubliable générosité
qui, pendant des années, s’exerça si totalement
en faveur du Musée de Grenoble.
Non seulement elle donna, mais elle fit donner de nombreuses œuvres
par les meilleurs artistes de ses amis et mena une active campagne
pour les méthodes nouvelles de muséologie, lesquelles,
à l’époque, n’étaient encore appliquées
qu’à Grenoble, à nos collections municipales
d’art vivant. |
Avec Albert Marquet.
Photo Institut Wildenstein.© |
Jacqueline Marval et Andry-Farcy, en 1917, déguisé avec
la soutane de l’abbé Calès (1870+1961), à
Tencin.
Cet abbé, très célèbre en Dauphiné,
était connu pour son originalité et son incontestable
talent de peintre. |
Il est donc difficile
de lui tenir rigueur de cette incompréhensible aversion qu’elle
se complaisait à afficher envers le Dauphiné et les
Dauphinois. Au fond, il n’y avait rien de cela ; tout se passait
en surface et n’était que boutade : - même lorsqu’elle
refusait de s’inscrire comme Dauphinoise sur les notices des
catalogues d’expositions. « C’est la petite
Vallet qui est née à Quaix, ironisait-elle, quant à
Marval, ce n’est qu’à Paris qu’elle a vue
le jour et commencé d’y voir clair ! »
Il est vrai que cet art fait de fleurs et des femmes mêlées,
ne pouvait éclore qu’en la " Ville Lumière
".
Rappelons pour son excuse qu’en Dauphiné elle avait connu
une enfance et une jeunesse sans cesse contrariées, dont elle
gardait fort peu de bons souvenirs. Ce qui ne l’empêchait
pas les premières années de revenir en vacances se reposer
dans la propriété de ses grands-parents, à La
Tronche. |
Mais jamais elle ne consentit à
exposer dans une manifestation quelle qu’elle soit d’une
des sociétés artistiques de Grenoble : souvent même,
elle interdit d’y présenter ses œuvres avec une
violence qui étonnait.
Il est regrettable, que pour respecter cette volonté de notre
chère disparue, les Salons d’Art de l’avenir ne
puissent à Grenoble évoquer le talent de cette belle
artiste dauphinoise.
Mais les jours heureux passent vite.
Déjà lointaines sont les années où Marval,
se passionnant pour les Ballets Russes, s’inspirait des audacieuses
libertés de couleurs qu’ils apportaient à l’art
de cette brillante période, où elle partageait avec
le couturier Paul Poiret l’engouement du public. C’est
l’époque où elle fut choisie par Astruc, avec
le sculpteur Bourdelle et Maurice Denis, pour décorer le fameux
Théâtre des Champs-Elysées. |
J. Marval habillée par Paul Poiret |
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Dolly Davis, artiste de cirque. |
Les années
qui suivirent la guerre furent pour elle fécondes.
Comme des feux d’artifice, ses bouquets éclataient
aux cimaises des si vivantes manifestations artistiques de ce moment,
impressionné des fins récentes et tout fiévreux
de rattraper les jours perdus.
Mais, il est un moment où l’on se lasse même
du succès ; - les fatigues d’une vie de luttes incessantes
et de travail aisé seulement en apparence, puis la solitude
enfin attristèrent les dernières années de
Marval.
Sa belle santé s’altéra.
Et puis la curiosité poussait alors les anciens enthousiasmes
à suivre des cortèges nouveaux dans la course à
la renommée. |
Jacqueline Marval
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C’est cependant
sans amertume qu’elle s’alita, entourée de la
réconfortante et indéfectible affection de ceux de
ses amis qui lui restèrent fidèlement dévoués
jusqu’au bout. Petit groupe bien éclairci : tout ce
qui subsistait de ses jours meilleurs.
Inquiet ; sans la prévenir, un jour René-Jean amena,
pour voir la malade, son ami le docteur Worms qui la fit admettre
d’urgence dans son service à l’hôpital
Bichat, où elle mourut à quelques jours de là,
le 28 mai 1932, dans cette petite chambre où s’endormit
pour toujours un autre magicien de la finesse française :
Paul Verlaine.
Le hasard – d’autres diront la Providence – réussit
parfois de ces angoissants rapprochements comme celui qui apparentent
aujourd’hui les deux souvenirs émus du pauvre «
Lélian » et de notre chère Marval.
ANDRY-FARCY
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